Enseigner vraiment, pour se laisser enseigner
Les pratiques martiales
sont auréolées du mythe du maître, à la fois guerrier et sage.
Ueshiba Morihei semblait en être l'incarnation même et l'on peut
supposer qu'une partie du succès de sa discipline est lié à cela.
Par voie de conséquence, une partie des pratiquants est à la
recherche d'un professeur incarnant des qualités de maîtrise, de
sagesse, voire d'omniscience ou d'omnipotence. La demande étant là,
l'offre s'est déclinée et une partie des enseignants joue ce petit
jeu et certains se font maîtres.
Cet article est paru dans Aikido Journal N°65
Il est évident qu'une
partie des maîtres actuels, en France ou à l'étranger, ont
suffisamment investi la discipline, ont suffisamment travaillé, ont
suffisamment sué, pleuré ou saigné, pour enseigner avec profondeur
et sincérité. Ceux-là sont de véritables guides et sont souvent
les plus humbles.
Il est également évident
qu'une autre partie des enseignants joue à se faire passer pour des
maîtres. Ceux-là ont certainement beaucoup travaillé aussi, mais
n'ayant peut-être pas couvert le sujet exhaustivement, ou ayant
abandonné l'idée de toute mise à jour, ils comblent leurs manques
artificiellement. Cela peut s'exprimer par un discours très assertif
ou par un maquillage verbal de la réalité.
On peut bien sûr
apprendre de tels professeurs. Toutefois, nos progrès seront
toujours limités, pour la simple raison qu'ils brouillent notre
rapport au réel afin de donner l'illusion de la maîtrise.
Cela peut s'exprimer par
l'emploi de mots ne correspondant pas à la réalité de la
situation. Par exemple en parlant de relâchement alors qu'il n'y a
que contraction musculaire. Ou bien en altérant notre capacité de
jugement, par exemple en donnant l'impression qu'un mouvement a été
réussi alors que celui-ci est raté.
Le contact avec la
réalité est un feed-back indispensable pour progresser. Ainsi, de
tels professeurs limitent notre champ des possibles en modifiant
notre capacité à juger du réel. Ils manquent de sincérité, ou de
clairvoyance à leur égard, et ainsi nous font manquer de
clairvoyance à notre égard. Ne nous méprenons pas, je ne jette la
pierre à personne : la tâche est ardue. Mais l'enjeu est de
taille ! Si de futurs adeptes viennent en confiance s'investir
dans une discipline afin de changer quelque chose dans leur vie, il
est intolérable de leur mentir et de leur faire perdre leur précieux
temps.
Cela m'amène donc à la
troisième et dernière catégorie d'enseignants. Il s'agit de ceux
qui ne sont pas maîtres au sens de maîtrise, mais maîtres au sens
de senseï : ils étaient juste là avant. Ils ne sont arrivés nulle part, ils continuent à avancer et à chercher. Ils peuvent
juste donner des conseils sur ce qu'ils pensent qu'il faut faire. Ils
ne peuvent pas dire ce qu'il faut faire, car ils n'en sont pas
certains.
Être à leur contact est
bien moins émerveillant qu'être au contact de vrais maîtres
impressionnants ou de petits maîtres galvanisants, mais c'est aussi
plus stimulant. Leur quête de réponses vraies peut résonner avec
notre quête et nous aider à mieux entrer en relation avec le réel.
Ils expérimentent, ils cherchent, testent et parfois font appel à
l'avis de leurs élèves. En cela ils enseignent quelque chose de
fondamental : aucun individu n'est au-dessus d'un autre Ils
laissent également leurs élèves expérimenter et chercher leurs
réponses. En cela ils enseignent autre chose de précieux :
chacun est responsable de son chemin.
Étant donné que peu
d'individus peuvent investir la pratique de manière à devenir un
« grand maître », il serait beau que la majorité des
professeurs fasse partie de cette dernière catégorie.
Certes, il n'y a rien à
gagner à être ce type d'enseignant : pas de flatterie de la
part des élèves, pas de déférence, pas de sentiment de
puissance...
En revanche, la
multiplicité des types de relations que l'on peut entretenir avec
ses élèves est un grand cadeau. Accepter que l'on n'est pas tout le
temps le chef permet de recevoir l'enseignement des autres également.
Ainsi, certains élèves vont nous stimuler car on perçoit qu'ils
progressent vite et qu'il nous faut progresser également pour
pouvoir continuer à leur enseigner. D'autres nous émeuvent par leur
persévérance, ou leur authenticité. D'autres encore nous agacent
par ce que nous prenons pour un manque de respect et ainsi nous font
également progresser intérieurement. On devient amis avec certains,
on peut en côtoyer d'autres pendant des années sans aucunes
affinités, on peut en détester d'autres encore au point de devoir
leur demander de partir du dojo... Mais peu importe. Les élèves
nous enseignent. Parfois ils nous aident à corriger notre technique,
mais bien souvent ils nous aident simplement à devenir de meilleurs
êtres humains. Et ça n'a pas de prix. Enseigner vraiment, c'est se
laisser enseigner aussi...
Cet article est paru dans Aikido Journal N°65
