L'ultime leçon - Interview de Pierre Simon Iwao (2/2)
| Naginata par Claire Seika |
Comment avez-vous commencé à enseigner en France les traditions étudiées au Japon ?
CS : En 1992, quand nous sommes
revenus du Japon, l’optique de mon mari était d’ouvrir un dôjô privé. Forcément, on a moins d’audience, mais c’est un choix.
PS : Je n’aurais pas pu enseigner
comme j’enseignais l’aikidô avant de
partir au Japon,
dans une salle municipale, dans un club quoi ! Après, ce n’est pas facile de faire tourner un dôjô privé. Avant de partir au Japon, j’avais 90 élèves en aikidô. Avec l’aikidô, c’est certain qu’on draine plus de gens, mais voir tout ce monde passer et seulement 3, 4, 5 qui restent c’est difficile. Finalement, je me suis dit que je préfère ne travailler qu’avec ceux qui sont pleinement investis. Certains de mes élèves me suivent depuis 23 ans !
dans une salle municipale, dans un club quoi ! Après, ce n’est pas facile de faire tourner un dôjô privé. Avant de partir au Japon, j’avais 90 élèves en aikidô. Avec l’aikidô, c’est certain qu’on draine plus de gens, mais voir tout ce monde passer et seulement 3, 4, 5 qui restent c’est difficile. Finalement, je me suis dit que je préfère ne travailler qu’avec ceux qui sont pleinement investis. Certains de mes élèves me suivent depuis 23 ans !
Avez-vous inclus des éléments issus de la pratique de l’aikidô dans votre enseignement ?
PS : Certains oui. Par exemple, mon yawara, je l’ai appris sur plancher,
sans tatamis. Et ici pendant presque 20 ans j’ai enseigné sans tatamis. Mais je
voulais libérer mes élèves, car quand on pratique une tradition pendant des
années, sans être confronté à autre chose, on a une raideur de pratique. De
plus, chuter sur plancher n'est pas très libérateur. Pour éviter cette raideur,
ayant fait de l’aikidô et l’ayant
enseigné, l’ayant toujours conservé en moi, j’ai inclus dans les préparations
du yawara des kokyû nage, du shikkô,
des ukemi, j’ai intégré beaucoup de
choses pour qu’ils puissent avoir la souplesse de l’aikidô tout en conservant le côté formel. On ne présente pas le yawara comme on fait de l’aikidô. Les mains ne se baladent pas
dans tous les sens, on reste serré comme un pratiquant de sabre, mais on doit
pouvoir s’adapter à des situations et avoir le corps très souple. Et pour cela,
il me fallait des tatamis, que j’ai achetés il y a 2, 3 ans.
L’aikidô
est une discipline intéressante. Mais parfois, j’ai le sentiment que les aikidôka pensent appartenir à la
tradition martiale la plus aboutie parce qu’ils pratiquent l’art de O sensei.
Mais d’autres sensei qualifiés il en
existe ! Regardez autour de vous, en musique, en peinture, en arts martiaux…
| Kata de yawara par Benjamin Simon |
Dans les koryû, même si une attention soutenue est apportée au travail
technique – gihô (« la loi de la
technique », le travail externe), l’essentiel est aussi la chair ou l’âme
de ce travail technique, c’est-à-dire le travail interne – shinpô (« la loi du cœur »). Ce dernier aspect ne peut
être développé et ne peut aboutir qu’après un indispensable entraînement
technique intense et rigoureux modelant le corps et le cœur du pratiquant. Donc
la pratique des armes classiques japonaises de longueurs différentes, loin
d’être obsolète, peut conduire l’adepte de disciplines martiales modernes à
développer un sens intuitif aigu par la compréhension de l’opportunité d’action
– suki, de la distance de combat
appropriée – maaï, de la vigilance
physique et mentale – zanshin, et du
rythme – hyôshi, permettant une
entrée efficace – irimi, au moyen
d’une attention précise portée au contrôle respiratoire et à la concentration
constante portée à l’adversaire.
Dans les koryû que
vous pratiquez, existe-t-il quelque chose comme le keppan, le serment par le sang ?
PS : Pour moi, c’est secondaire. C’est
quelque chose d’exotique. D’abord, c’est une goutte de sang au bout du doigt,
ce n’est pas la coupe du yakuza où on vous enlève une demi-phalange. Saitô sensei,
ça le faisait rire. Il disait qu’il ne fallait pas le faire, car autrefois, la
moindre coupure pouvait s’infecter, ce n’était pas prudent. Il y a très peu de
traditions qui le font, c’est symbolique. Les gens aiment appartenir à une
tradition qui fait du keppan, c’est
folklorique. Ce n’était pratiqué dans aucune de nos traditions.
Est-il nécessaire de parler japonais pour effectuer un
parcours tel que le vôtre ?
PS : C’est une nécessité de parler
japonais, mais ce n’est pas une condition sine
qua non. Si vous ne parlez pas japonais vous ne comprenez rien. Vous
comprenez des choses, mais vous ne connaissez pas les liens. Est-ce que votre
interprétation est juste ? Et au bout d’un moment, les japonais comprennent que
vous ne comprenez rien et ils ne vont plus vous enseigner. Il faut parler
japonais.
Avez-vous rencontré beaucoup de Français pendant votre séjour
?
PS : Nous en avons peu rencontré dans
les disciplines traditionnelles, ils étaient plus dans les budô modernes (jûdô, karate, aikidô…).
Avez-vous étudié d’autres disciplines ?
PS : On a fait un peu de karate Gôjû-ryû avec un élève de Toguchi
sensei. Pour moi le karate
correspondait à quelque chose de secondaire. Ce qui était primordial, c’était
la pratique des armes classiques japonaises. J’ai continué le karate parce que j’en avais fait plus
jeune et qu’il y avait des éléments de comportement du karate qui m’intéressaient et qui étaient utiles. Et surtout, dans
Gôjû-ryû il y a un travail respiratoire très profond et là je me suis régalé.
Je ne désirais pas devenir un grand spécialiste, les kata m’intéressaient mais c’est tout. Dans les autres traditions,
je voulais aller au top, je ne voulais pas juste me balader. On ne peut pas
chercher à être au top partout, moi, c’était dans les armes classiques. Quand
quelqu’un veut faire du Gôjû-ryû je ne lui dis pas de venir chez moi,
j’enseigne surtout les armes classiques japonaises.
J’ai aussi étudié la shakuhachi, la flûte traditionnelle. Ma chance c’est d’avoir une
femme qui fait la même chose, donc on se libère ainsi beaucoup de temps l’un
l’autre.
PS : Oui, j’ai étudié par intérêt. Les
derniers mois mon maître Wakita Ryôsui shisho de la préfecture de Nagano m’a
envoyé à son grand frère – son senpai – polisseur, Ichikawa sensei, qui lui avait enseigné le
polissage. J’allais le voir une fois par semaine à la fin de notre séjour.
CS : On a un temps limité quand on
séjourne au Japon comme étranger. Huit ans ça parait long, mais ça fait
beaucoup de choses à apprendre en réalité dans un temps limité, et à la fin il
faut clore quelque chose. C’est pour cela que ça a été dur de boucler.
PS : Je n’ai pu le faire que parce que
je me suis rendu responsable des choses que j’apprenais. Je n’aurais jamais pu
me représenter une semaine après, chez un enseignant, sans avoir intégré ce
qu’il m’avait enseigné. Et ça, les gens le sentent. Katô sensei l’a très bien
compris.
Comment avez-vous réussi à vous entraîner avec votre
femme ? Comment conserver une intensité lorsqu’on a sa compagne, ou son
compagnon en face ?
PS : Il s’agit d’un travail sur
l’énergie, chacun le fait au maximum. Je sais que les gens se
rappellent de
nous quand on faisait les démonstrations ensemble, ils disaient : « quel
show ! », au sens positif.
CS : En général, les gens était
impressionnés par l’intensité du regard ou quelque chose comme cela.
![]() |
| Pierre Simon & Claire Seika (Naginata) |
CS : Au Japon, c’est très rare de voir
des couples pratiquer. On connait plutôt des couples étrangers ou mixtes
(étrangers / japonais). Les hommes japonais étaient très jaloux, dans le sens
où ils auraient bien aimé que leur femme pratique avec eux. Ils auraient bien
aimé faire ce que mon mari et moi avons fait, mais ils s'en sentaient
incapables.
PS : Mais moi, je ne considérais pas
ma femme comme eux considéraient la leur. Je parlais d’elle comme d'une référence et cela les étonnait. Nous avons
beaucoup pratiqué ensemble et 20 ou 30 ans après je ne suis pas seul à me
souvenir, sa référence et la mienne cela colle très bien, je me sens consolidé
par son approbation.
CS : Cela les faisait rêver quelque
part, mais cela les interrogeait aussi. Les rapports hommes / femmes sont
tellement différents au Japon.
La seule fois où l’on s’est trouvé l’un
contre l’autre, c’était à une compétition de jôdô, c’était un championnat national de formes (kata). On était tous les deux 4e
dan à l’époque et on avait éliminé
tous les compétiteurs Japonais.
PS : Du coup, on s’est retrouvé l’un
contre l’autre. Je me suis dit « Si elle t’élimine tu auras l’air
malin ! » (rires). J’ai été premier, elle a été seconde. En fait, il
y avait des concurrents très jutsu ou très dô. Et si nous les
avons éliminés c’est qu’on a réussi à trouver un équilibre entre les deux.
Que vous a apporté la pratique au Japon ?
CS : Au Japon, j’ai surtout été
sensible au côté social de la pratique. Attention, ce n’est pas péjoratif. Il y
a au Japon des modes de comportements qui sont très instructifs que l’on n’a
pas en France. L’aspect social, l’étiquette, comment se comporter dans le dôjô, la hiérarchie, cela aussi fait
partie des arts martiaux. Ce côté-là est en fait très important, mais on ne le
connaît pas quand on pratique en France. Si l'on en restait juste à la
technique, on pourrait rester en dehors du Japon. La pratique au Japon implique
le côté social et cela suppose énormément de choses : savoir s’habiller
rapidement, ne pas se faire attendre, etc. Ce sont des choses qui sont peut-être
autour de la pratique, mais les japonais les ont tellement intériorisées que
c’est essentiel.
PS : Il faut être très concentré quand
on arrive dans un lieu. Quand vous voyez 50 paires de chaussures, vous ne jetez
pas les vôtres comme cela parmi les autres. Ce doit être fait rapidement, un
tout petit geste, quand vous partez vous savez où elles sont, où sont vos
armes. Et tout cela construit cette notion de ma – l’espace. Cela apprend à l’individu à se positionner. C’est le
corps qui devient intelligent et qui sert de référence. Vous finissez par
connaître votre dôjô par cœur, plus
besoin de regarder pour savoir où vous êtes.
CS : Les arts martiaux ce n’est pas
qu’une technique. C’est un ensemble.
| Yawara |
PS : Mon fils Benjamin a commencé à 6
ans. Pour moi la véritable pratique des arts martiaux commence à l’âge adulte.
Même si on peut former le corps jeune, la vraie démarche commence à l’âge de 20
ans, ou entre 18 et 22 ans, parce qu’on pratique quand on peut vraiment
réfléchir. Donc mon fils a pratiqué l’aikidô,
il a fait un certain nombre de stages avec Me Tamura. Je lui disais quand il
était petit : « Tu fais ce que tu veux, du foot, ou autre, mais l’aikidô tu le pratique une fois par semaine ».
Bien sûr cela lui plaisait. Par la suite il est venu avec nous au Japon à l'âge
de 13 ans, jusqu'à l'âge de 20 ans. Il a fait du jôdô et du iaidô avec
maître Kaminoda, il a d’ailleurs le premier dan
de jôdô. Il a pratiqué aussi le karate Gôjû-ryû. Nous avons passé le shodan de Gôjû-ryû tous les trois devant
le fameux Toguchi Seikichi sensei à Tokyô. Avec nous, il a rencontré Nitta
sensei et Saitô Satoshi sensei, mais il ne s’est jamais entrainé sous leur
direction. Il n’a jamais rencontré la famille Katô. C’est moi qui lui ai
enseigné Toda-ha Bukô-ryû, Tatsumi-ryû et Neigishi-ryû. Je pense
qu'étudier depuis la plus jeune enfance sous la férule du père n'a pas dû être
des plus faciles. C'est un des meilleurs éléments du dôjô, d'autant qu'il parle japonais.
Vous employez, en plus de vos noms français, des noms
japonais, pourquoi ?
| Benjamin Simon (Kenjutsu) |
CS : Claire Seika est le nom que m’a
donné mon maître de calligraphie, Kuroda Shûka sensei, qui était le bras droit
de Shimizu sensei du jôdô. L’idéal de
mon maitre de calligraphie c’était bunbu
ryôdô. Les deux voies, la voie des lettres et la voie martiale donc
j’utilise ce nom à la fois pour la calligraphie et les arts martiaux en la
mémoire de mon maître.
PS : C’est rajouter un peu de grâce à
ce monde de brutes qu’est parfois le monde des arts martiaux. Quand je vois une
pratique de iai par ma femme, je
trouve qu’elle incarne un bon équilibre entre l’efficacité et la beauté... Un
pratiquant d’arts martiaux ne se doit pas de chercher la beauté à tout prix,
rien que la beauté, ce n’est pas un travail de recherche esthétique, mais il
doit y avoir de la beauté quand on travaille les arts martiaux. Quand on
exprime une énergie… Il n’y a qu’à voir les animaux, quand ils bougent c’est
absolument magnifique.
Pour ma part j’utilise Iwao qui est un
prénom japonais donné par mon maître de polissage, spécialiste aussi de Yagyû
Shinkage-ryû et de karate, entre
autres, appartenant à une vieille famille de bushi de Kyûshû.
Avez-vous déjà employé vos compétences en dehors du tatami ?
PS : Il y a une petite anecdote
intéressante à ce sujet. Ma femme revenait d’un cours de japonais qu’elle
donnait à Toulouse. Il devait être 21h30 quand elle a senti que deux hommes la
suivaient. Elle a réussi néanmoins à garder son sang-froid et dans un seul
geste elle a pris ses clés, les a mises dans la serrure, leur a fermé la porte
au nez et leur a jeté en pâture son sac de cours, tout en conservant l'autre
sac avec ses papiers et son argent. Vous ne trouvez pas que c’est une pratique
guerrière ?
CS : Ils ne m’ont pas touchée, et tout
s’est passé sans bruit. En fait je leur ai laissé mon sac avec les cours de
japonais, mais cela ne pouvait pas leur servir à grand-chose. (rires)
PS : Puis elle m’a appelé. J’étais au dôjô. Je suis sorti avec mon groupe,
nous avons poursuivi ces deux gaillards et en avons rattrapé un. Les autres ont
poursuivi celui qui s’était enfui. Celui qui était resté était très agressif et
avait un cutter à la main. Je l’ai gardé pendant ¾ d’heure le temps que la
police arrive. Et sans le toucher une seule fois. Les policiers m’ont
dit : « quand vous voulez on vous embauche ! ».
PS : Je suis juste resté en face de
lui et quand il a sorti son cutter je lui ai dit : « attention, là on
change de régime, il n’y a personne, si tu bouges cette arme vers moi tu vas le
regretter ». Il m’a insulté, toute ma famille y est passée. Je lui ai dit :
« tant que tu veux, mais range cette arme ». J’étais lié à lui, je le
contrôlais, mais je ne pouvais pas être fâché par ce qu’il me disait. Cela
s’est correctement terminé.
CS : Pour moi l’important c’était de
ne pas avoir été touchée.
PS : Et quelle réaction ma femme a
eu ! Il y en a qui auraient perdu les pédales. Comme quoi, ce que l’on
fait au dôjô, c’est pratique.
CS : Oui, mais pas comme on peut
l’imaginer en se faisant des scénarios.
Avez-vous d’autres anecdotes ?
Pouvez-vous nous parler des
yamabushi ?
PS : Bien sûr. Par souci de
réorganisation de toutes les connaissances que j’avais accumulées sur la
culture japonaise, j’ai repris des études universitaires à l’âge de 62 ans et
j’ai ainsi obtenu deux masters de l’EHESS. Je voulais confronter ce que je
savais au monde universitaire français et aussi aborder le Japon sous un autre
angle. Je savais que si j’écrivais un mémoire sur ma pratique martiale, les
universitaires n'en comprendraient pas les trois quart, parce qu’ils n’ont pas
vécu ce que j’ai vécu. J’ai donc choisi un sujet de recherche décalé par
rapport à ma pratique martiale.
| Pierre Simon marche en montagne avec les Yamabushi |
Y a-t-il un lien avec Musha
Shugyô ?
PS : Oui. Faire « shugyô » désigne généralement une action où est répétée
une pratique rigoureuse mettant en jeu le corps et l’esprit dans le but
d’atteindre un « état » idéal. Cette expression est utilisée au Japon autant
par les religieux que par les pratiquants d’arts martiaux et des différents
arts et métiers traditionnels où la transmission se fait de maître à disciples.
Cet « état » idéal est le signe que la personne a atteint la maîtrise
de sa pratique, qu’elle est un meijin, un « maître » Ce terme
ayant souvent la connotation de seijin, « saint » : une telle
pratique soutenue, intense et rigoureuse poussée à son extrême, permet de
développer des qualités hors du commun, pouvant mener parfois à
l’« illumination » (satori) ou pouvant être qualifiées de
« force surnaturelle » chôshizen teki ryoku.
Le « shugyô
dans la montagne », nyûbu shugyô, c’est-à-dire la « pratique
par l’exercice intense du corps (dans son unité mentale et physique) »,
était autrefois une « ascèse » comprenant un certain nombre de
pratiques religieuses concernant la vie semi-ascétique, la retraite hors du
monde, la pérégrination et la vie normale, lors de l’entrée en montagne. Mais,
comme de nos jours le contenu de cette « ascèse » générale a diminué, le shugyô
est essentiellement centré sur la pratique physique gyô.
CS : En fait, il y a un réel rapport
entre le bouddhisme ou l’ésotérisme et les arts martiaux. Ceci dit, c’est
quelque chose que maintenant, même les personnes responsables de traditions
martiales ne savent plus interpréter.
PS : Les groupes de guerriers yamabushi qui se sont battus pendant les
guerres féodales, spécialement pendant les périodes Kamakura (1192- 1333) et
Muromachi (1392-1490), employaient par exemple des techniques de mantras pour
bénir leurs armes, pour se rendre invincible…
CS : Il y a tout un aspect « magie
»
qui est très développé chez les yamabushi
et qui a un rapport au bouddhisme ésotérique. Ce n’est pas uniquement de la
symbolique de musée, c’est vraiment vécu profondément. Dans les écoles
traditionnelles, au niveau des rouleaux d’enseignement, par exemple, les noms
des techniques sont très en rapport avec le bouddhisme ésotérique. Mais très
peu de personnes sont capables d’interpréter cela. Il y a des poèmes de
transmission, un symbolique dans le nom des kata...
Ce n’est plus transmis parce que les personnes en ont perdu la connaissance.
Elles ne sont plus capables de vous expliquer le pourquoi de ce nom de kata ou la signification de ce poème.
PS : Concernant les yamabushi, j’étais chercheur, mais j’ai rapidement été considéré
comme un des leurs, parce que j’étais tout le temps là. Je savais qu’on ne me
livrerait pas les choses rapidement… Vous connaissez l’histoire du petit
prince ? Il fallait que je les « apprivoise ». Pourtant, j’ai
conservé le statut de chercheur, je ne suis pas rentré dans le processus
interne.
CS : C’est surtout parce que tu as
sauvé la vie d’un yamabushi lors de
la première sortie d’été.
Vous avez sauvez la vie d’un des yamabushi ? Comment cela s’est-il passé ?
PS : On escalade le mont Katsuragi au printemps,
c'est une préparation exotérique permettant de faire le mont Ômine en été, qui
est le versant ésotérique. La région venait d’être reconnue comme patrimoine
mondial de l’Unesco et ils ont refait pour la première fois depuis l’ère Meiji
le parcours complet de 240km en 10 jours. Pour cette fois, il n’y avait pas
entre 75 et 100 personnes - comme d’habitude - mais 35 personnes, choisies, car
c’était très prestigieux. J’ai eu la chance d’en être. C’est la photo que vous
voyez. J’ai aussi celle du départ, où je suis magnifique, tout blanc et propre,
et la photo d’arrivée, où on n'est vraiment plus très frais ! Ça été très
dur. Les chemins ne sont pas très bien entretenus, il y a des falaises de 250
m… On a eu droit aux tremblements de terre et typhons…
On commençait très tôt, et un matin, vers
3h, un yamabushi s’est endormi en
chemin… Ce qui est étonnant c’est qu’ils sont dans leur pratique, ils marchent,
mais ils dorment debout. Moi quand je marche sur des chemins escarpés, au
contraire je suis très réveillé ! Bref, il s’est endormi et il est
tombé !
Je me rappelle avoir entendu
« ochita ! » - il est tombé – c’était 10 m
derrière nous. On s’est retourné avec mon ami photographe japonais. On a posé
nos sacs et on a sauté dans la ravine pour le rattraper. Tout ça en se
regardant dans le blanc des yeux. Quand je suis descendu j’ai senti mes poils
se hérisser. La pente était très raide, presque à pic. Je me suis dit :
« on ne peut pas s’arrêter, on ne peut pas s’arrêter », il fallait un
obstacle pour nous stopper. Heureusement il y a eu des arbres et on a pu
s’arrêter.
CS : En fait, à part mon mari et son
ami photographe, personne n’avait réagi.
PS : On a retrouvé le type 50 m plus bas,
la tête vers la pente, enfoncée dans de la boue. Il risquait l’étouffement. Mon
ami photographe, descendu avec moi, me dit qu’il ne fallait pas le bouger vu la
position de son cou. J’avais fait du secourisme, et je savais également qu’il
ne fallait pas le bouger. Mais je savais aussi que si je le laissais comme
cela, le temps que les secours arrivent, il serait mort. Je me suis dit : « il
n’y a rien d'autre à faire, je le bouge ». Je l’ai donc pris, je l’ai
bougé avec le plus d’unité possible, le photographe m’a aidé. Et à ceux qui me
criaient : « ikiteka, ikiteka »
- vit-il? vit-il ?, j’ai répondu : « ikite iru, ikite iru» - il
vit, il vit ! Ouais, ils avaient l’air contents ! C’était un moment
très fort…
Ils ont mis 1h pour descendre, parce
qu’il fallait construire un brancard avec leurs bâtons et les cordes qu’ils
portaient. En plus, il y avait le typhon qui était sur nous. Il pleuvait à
verse ! On a mis 7h pour revenir au refuge d’où on était parti. Avec la
boue ça glissait, quand on faisait 2 m en avant on glissait d’un mètre en
arrière. C’était infernal !
CS : Mon mari a été vraiment intégré
comme cela. Les yamabushi n’ont pas
compris pourquoi personne n’avait réagi parmi eux.
PS : La vie c’est un engagement… On y
va. Eux, ils auraient sorti des cordes, réfléchi à comment faire et le type
serait mort. Pour moi c’était tout à fait naturel, j’ai compris de suite.
Avec le typhon, l’hélicoptère n’a pas pu
venir, ce sont des voitures d’intervention qui sont venues le chercher. Après
cet épisode j’étais devenu un ancien. À l’arrivé Myagi sensei, le
« patron » des yamabushi,
m’a pris dans les bras.
CS : Les Japonais sont peu
démonstratifs, ils ne vont pas vous sauter dans les bras, c’est rare… Après ils
prenaient presque mon mari pour un saint.
PS : Et des années après quand on me
demande : « à quoi avez-vous pensé ? » je réponds que je
n’ai pas pensé, si j’avais pensé je n’aurais pas agi. Un homme dans la
souffrance, on fait ce qu’on peut…
Que cherchiez-vous à travers vos pratiques corporelles ?
PS : Je cherchais dans les arts
martiaux la même chose que dans le yoga.
Ce n’était pas une pratique de guerre que je cherchais. Ce qui m’a mû toute ma
vie, même ma vie d’enfant, ce que je cherchais c’était de la spiritualité.
J’étais ce qu’on appelle un mystique caché. Ce n’est pas le mysticisme où l’on
se flagelle, pas du tout, je n’aimerais pas me flageller. Mais pas non plus
contemplatif. Lié au sacré dans l’action. Et quand je dis au sacré c’est à
l’univers, à l’air. C’est pour cela que je suis devenu végétarien, bio, etc.
C’est ma place en tant qu’individu responsable. Un pratiquant d’art martial
c’est un individu responsable, hautement responsable. S’il n’apprend pas, s’il
ne s’enseigne pas, c’est qu’il n’est pas autonome. Alors qu’est-ce qu’il
fait ? Il dort dans la vie...
Quand je suis rentré du Japon, je n’ai
pas cherché à me faire connaitre. Au Japon, non plus je n’étais pas là pour me
faire connaitre. Mon objectif n’était pas de me faire connaître, mais de
transmettre. Je n’ai pas besoin de publicité : si je suis bon on doit me
connaître. Si je ne suis pas bon, tant pis. Ce qui compte surtout, c’est ce que
je vais transmettre à un certain nombre de personnes qui vont un peu irradier
autour d'elles.
Et, d’autre part, apprendre pour moi,
parce que je me cherchais, et je me cherche toujours. Donc, apprendre à me
connaître jusqu’à la fin et ensuite transmettre cette richesse qui m’a été
offerte. Au Japon, se faire connaître constitue à cultiver un réseau interne
serré, dans lequel la responsabilité fonctionne, non pas par rapport à un
certain public, mais par rapport à des obligations réciproques. Donc, quand je
vous recommande à quelqu’un, ce n’est pas vous qui êtes responsable, c’est moi
qui deviens responsable de vous, et de vos éventuelles erreurs. C’est ce type
de réseau de proximité réciproque qui fait qu’il y a une responsabilité très
particulière.
CS : Il ne s’agit pas de se faire
connaitre auprès d’un public présumé. En France, on a la notion d’espace public
depuis le 18e siècle. Donc se faire connaître, c’est se faire
connaître auprès d’un public. Mais au Japon, on n’a même pas la notion du
public. Bien sûr, je le dis en exagérant, parce que c’est une notion qu’ils ont
bien du placer quelque part. Mais dans la conscience des Japonais et dans ces
pratiques-là, le public n’est pas notre interlocuteur, on n’attend pas de
reconnaissance de sa part. Quelqu’un devient connu dans une discipline, parce
qu'il a été formé et a grandi à l’intérieur d’un réseau, et est reconnu par ses
pairs. Par exemple, à l’intérieur du dôjô,
on attend des pratiquants qu’ils accumulent une forme de mérite, par leur
investissement et les services qu’ils peuvent rendre. Au Japon c’est très
valorisé, comme le fait d’être là quand c’est nécessaire. Il y a, bien sûr, le
côté humain derrière cela. Si telle personne est là pour aider à porter du
matériel, c’est qu’elle est sensible à ce genre de détails.
| Naginata |
PS : Ça m’a tout apporté. Je pense que
ma vie s’est construite à partir du yoga
et des arts martiaux, avec la grande présence de ma femme. La pratique a
toujours été le cœur de notre vie.
Des regrets ?
PS : Je n’en ai pas. Je ne sais pas ce
que c’est que les regrets.
Un mot pour la fin, quelque chose de fondamental pour
vous ?
PS : Quand on commence il ne faut pas
abandonner, jamais. Quelle que soit la difficulté rencontrée et l’humeur de
l’enseignant, c’est un test. Si ce que vous apprenez vous plaît, ce n’est pas
le caractère de la personne qui compte, on n’abandonne pas. Parce que 30 ans
après on comprend pourquoi il y a eu patinage. Il ne faut jamais abandonner…
Merci à vous, Pierre Simon Iwao et Claire Seika.
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Lexique
Bô : bâton long (1,80m)
Bokutô : sabre de bois (bokken)
Kodachi : sabre de petite taille
Kongôken : barres assemblées pour composer
un poids de forme elliptique de la taille d’un homme, employé en comme outil de
renforcement musculaire en karate
Goju-ryû.
Kusarigama : Faucille munie d’une chaine dont
l’extrémité est lestée
Makiwara : poteau de frappe en bois
Menkyo kaiden : titre d’enseignement représentant
souvent le plus haut niveau de transmission
Mokuroku : rouleaux d’enseignements
Naginata : fauchard à lame courbe
Nigiri game : jarre employée pour le
renforcement musculaire des membres antérieurs
Shinai : sabre en lames de bambou
Shisho : suffixe honorifique employé pour
les maîtres en arts traditionnels japonais
Suburitô : lourd sabre de bois destiné à la
pratique de suburis
Tanjô : jô de petite taille
Yari : lance japonaise
