Où est l'efficacité de l'Aïkido ?
S'il est un débat qui
fait rage au sein des arts martiaux c'est bien la sempiternelle
question de l'efficacité.
Dans le langage courant,
être efficace c'est atteindre le but que l'on s'est fixé. Un outil
efficace permet de réaliser la tâche pour laquelle il est conçu.
Un tournevis permet de visser efficacement ; un marteau permet
d'enfoncer des clous efficacement, etc.
Ainsi, poser la question
de l'efficacité amène inexorablement à se poser la question du but
visé.
Les arts martiaux sont
généralement issus de techniques guerrières destinées à tuer.
Mais lorsque l'on parle d'efficacité martiale, parle-t-on vraiment
de la capacité à tuer ?
Il me semble qu'être
capable de tuer, à mains nues ou armé, n'est pas le but poursuivi
par la majorité des pratiquants d'arts martiaux.
En Aïkido, il existe un
grand nombre d'adeptes qui recherchent simplement à développer des
capacités conséquentes à l'efficacité martiale : souplesse,
adaptabilité, intuition, calme mental, etc. On peut même dire qu'en
général, peu de personnes semblent pratiquer pour « apprendre
à se battre ».
Si l'objectif de départ
que l'on se fixe lorsqu'on pratique l'Aïkido est autre que martial ;
et que l'on atteint ce but, on peut dire que l'outil Aïkido est
efficace. Non pas martialement, mais en terme de développement de
l'individu par exemple.
Notons également
qu'efficacité ne signifie pas efficience. L'efficacité consiste à
réaliser un objectif, là où l'efficience consiste à trouver les
moyens les moins coûteux (en temps, en énergie, en apprentissage)
pour atteindre cet objectif.
Certes, il est
« dommage » de ne pas chercher l'efficacité martiale,
car c'est bien du combat dont est issu l'Aïkido. Par ailleurs, la
recherche d'efficacité martiale « oblige » à travailler
sur de multiples aspects de soi, pas simplement sur ce qu'il nous
plaît de travailler ou ce qu'il nous est confortable de pratiquer.
De fait cette recherche nous amène probablement plus loin qu'un
travail de développement personnel confortable.
Toutefois, il ne faut pas
se leurrer : à une époque où les armes à feu sont
disponibles, la recherche de l'efficacité martiale peut sembler
caduque.
La compétition
Qu'est-ce donc que
l'efficacité martiale alors ? On peut emprunter des chemins
intellectuels détournés pour tenter de la définir, mais ne
s'agit-il pas simplement d'être capable de tuer quelqu'un d'autre ?
Ou, à tout le moins, de le mettre hors d'état de nuire ?
Partant de là on peut
introduire différentes gradations allant de la mutilation définitive
à la sauvegarde totale en passant par les blessures temporaires.
La grande difficulté
c'est qu'on ne peut qu'incomplètement s'entraîner à tuer ou
blesser quelqu'un. Il nous faut donc créer un contexte approchant
afin de développer des qualités qui devraient permettre de tuer ou
d'incapaciter un adversaire. C'est à partir de ce constat que chaque
discipline s'est développée. Ainsi, afin d'approcher le combat
martial sans se détruire, certaines disciplines ont mis en place des
protections, ont modifié les gestes, ont créé des règles. Si cela
peut sembler dénaturer le contexte originel, cela comporte
d'indéniables avantages.
Définir des objectifs
En effet, dans les
pratiques compétitives, comportant des règles, les objectifs de
pratique vont pouvoir être clairement définis et l'on va pouvoir
jauger de l'efficacité d'un pratiquant ou d'une discipline. Cela est
rendu possible parce que le contexte a été clairement défini.
Il est généralement
plus compliqué d'exceller dans des disciplines où les situations
sont multiples et par essence inconnues. Le contexte du combat
sportif est moins « ouvert » que celui du combat dit de
« survie ». Dans le cadre sportif, le champ des possibles
étant réduit, il est beaucoup plus facile de définir des
constantes et donc des critères de réussite et d'efficacité.
Ainsi, on constate que
des disciplines sportives telles que le judo ou l'escrime permettent
très efficacement d'aborder certains aspects du combat. Je pense par
exemple à la gestion dynamique de la distance, à la prise
d'initiative, à la gestion du stress. Mais nécessairement, ces
contextes ne permettent pas de couvrir d'autres aspects tels que
l'usage de coups immédiatement destructeurs (aux yeux ou aux
parties génitales par exemple) ou encore la possibilité de modifier
le rapport de force en cours de combat en sortant une arme.
L'efficacité de
l'Aïkido
Tous ces éléments font
qu'il est difficile de définir ce que serait une efficacité
martiale. Je pense toutefois qu'en ce qui concerne l'Aïkido, il ne
nous faut pas penser en termes de techniques. Certes, les torsions de
poignet peuvent être douloureuses et les projections désagréables.
Lorsque l'on travaille sur une clé ou une immobilisation, les
retours spontanés des débutants sont : « ah, ça c'est
efficace ! ». J'essaie de leur expliquer que ce qui est
efficace c'est tout ce qui a permis d'arriver à la clé. Ainsi, les
déplacements, les entrées, les opportunités de frappe, sont pour
moi le lieu où réside l'efficacité de l'Aïkido.
Tuer ou faire mal ?
Si
l'on s'en réfère à la définition initiale, l'efficacité martiale
ce n'est pas faire mal, c'est tuer. Il n'est pas besoin de faire mal
pour tuer. Mais comme nous connaissons moins la mort que la douleur,
notre seul jugement possible concerne cette dernière. Il y a donc
une éducation et une sensibilité à développer afin de pouvoir
comprendre ce qui est efficace. Contrairement à ce que l'on entend
parfois sur les tatamis je ne suis pas d'accord avec l'idée que cela
prend des années avant de comprendre le sens de la pratique. La
perception du contexte peut être extrêmement rapide, je le constate
chez mes débutants. Et généralement cela va de pair avec une
amélioration immédiate du geste. C'est simple : quand le
contexte est clairement défini la progression peut aller très vite.
Ce qui est lent ce ne doit pas être la compréhension du contexte.
En revanche, il me semble plus acceptable que la modification des
habitudes et l'affinage des gestes prenne du temps.
Cette image est
maintenant galvaudée, mais le contact avec des maîtres tels que
Kuroda Senseï du Shinbukan, vous fait immédiatement sentir cela.
Lorsqu'il vous « coupe » avec son Bokken, vous sentez que
vous êtes virtuellement mort. Vous n'avez pas mal, mais vous savez
intuitivement qu'en situation réelle vous ne seriez plus debout.
Vous comprenez alors qu'il y a tout un monde qui s'offre à vous. Un
monde où ce qui compte ce n'est pas d'aligner son petit doigt dans
le creux du poignet par
exemple, mais où distance, timing et intention font vraiment
la différence lorsqu'ils sont poussés à haut niveau.
![]() |
| Kuroda Senseï jeune |
À plusieurs reprises
j'ai eu l'occasion de recevoir sa technique. Pas celle de
démonstration pédagogique, l'autre, celle qui vous réveille les
tripes. Je n'ai pas eu mal. Par contre j'ai eu très peur. Non pas
parce que ça allait vite, ou qu'une quelconque agressivité était
émise, mais parce que j'avais la sensation d'en avoir réchappé.
Comme lorsqu'on évite un accident. Un peu comme si la nature de son
mouvement réveillait une émotion profonde. Et cela a beaucoup
changé ma perception des choses. Trop souvent la pratique martiale
consiste à développer des réactions éduquées. Cela crée en
quelque sorte des « peurs intellectuelles », avec des
injonctions du type : « recule sinon tu vas recevoir un
atémi ». On peut avoir accès à un océan de progrès si l'on
travaille davantage sur les « peurs émotionnelles ».
Dans cet univers, le partenaire recule, bouge ou esquive parce qu'il
ressent que « sinon il va recevoir un atémi », non pas
parce qu'on l'a éduqué ainsi. Non seulement cela donne du sens,
mais cela accélère également la progression car chacun devient son
propre baromètre. En outre, cela amène les élèves à davantage
d'autonomie. Cette autonomie
peut amener à développer des réactions « non-conformes »
au cadre standard de la pratique alors qu'elles sont en réalité
véritablement efficaces. En ce sens elles vont permettre d'approcher
davantage le contexte final des arts martiaux où tout peut
survenir.
Long terme, court
terme
On aura compris que la
question fondamentale de la pratique martiale c'est celle du
transfert de compétence. En d'autres termes : est-ce que mon
entraînement me permet vraiment d'être meilleur combattant ?
La nature de nos
disciplines nous oblige à extraire des mouvements de leur contexte
pour mieux les appréhender. En
somme, les techniques sont des exercices, mais ne sont pas la
réalité. Il nous faut donc régulièrement vérifier que ces
exercices permettent d'atteindre le but pour lesquels on les a
conçus. Il est donc tout aussi dérisoire de ne faire que de la
compétition que d'oublier de tester son travail en situation.
Ainsi,
il faut garder à l'esprit que vouloir faire fonctionner un geste
trop « tôt » dans notre apprentissage risque de limiter
nos progrès à terme. C'est pour cela qu'il me semble essentiel,
dans un premier temps et uniquement dans un premier temps, d'offrir
la technique aux débutants. Afin que ceux-ci ne soient pas obligés
de modifier un mouvement pour le faire fonctionner dans un contexte
d'étude nécessairement différent du contexte final, celui du
combat. Croire que l'entraînement c'est le combat, c'est vouloir
aller trop vite et cela est contre-productif.
Si
l'on veut aller loin il vaut mieux savoir vers où l'on va afin
d'éviter les détours inutiles.
Notre
méthode d'entraînement doit donc s'appuyer sur des constats
simples, quasi-évidents, intellectuellement logiques et également
perceptibles intuitivement.
L'accès
à l'efficacité repose ainsi sur la définition du contexte dans
lequel on souhaite être efficace (sportif, martial, self-defense,
bien-être, etc.), à partir duquel des objectifs peuvent être
établis. Il s'agit ensuite de définir les moyens que l'on va
employer, en conservant clairement le contexte à l'esprit et en
testant régulièrement ceux-ci.
En
somme rien de nouveau sous le soleil : « dites-vous qui
vous voudriez être, puis faites ce que vous avez à faire ».
Cet article est initialement paru dans Dragon Magazine Spécial Aïkido n°19.
Cet article est initialement paru dans Dragon Magazine Spécial Aïkido n°19.


